Chapitre 1 – Journaliste embarquée – printemps 2025

Ce n’est pas parce que je ne suis pas surprise, que je ne suis pas inquiète.

Mon cerveau essaie de faire le point sur la situation, mais tout reste dans une espèce de flou.

Ce qui n’aide pas, j’imagine, c’est qu’entre l’OPJ et moi, il y a deux écrans d’une taille invraisemblable, qui me bouchent totalement la vue.

J’ai le choix entre la moitié de son visage, le haut de ses cheveux, ou sa main qui bouge sur son tapis de souris Alliance.

J’ai préparé un courrier, des pièces annexes. On a même gravé un CD-rom. Ça faisait plus de 10 ans que je n’avais pas évoqué l’idée de graver un CD-rom.

L’OPJ me lit mes droits, me rappelle pourquoi je suis là (au cas où j’aurais été dans le coma ces 5 dernières années).

Mon cerveau continue à patauger en attrapant les termes « non respect d’une mise en demeure de scolarisation ».

C’est ça. Je suis là parce que mes enfants ne vont pas à l’école. Mes deux filles n’y sont jamais allées. On s’amuse à dire que c’est parce qu’on n’a pas le temps. Je pense à elles qui sont en train de jouer avec ma mère. Je pense à mon mari qui attend – il doit se faire un sang d’encre – dans l’entrée-hall-salle d’attente-aquarium de haute sécurité (est-ce qu’un architecte, ou même juste un être humain, s’est penché sur l’organisation de ce bâtiment, enfin ! Même ce bureau est traversant, c’est n’importe quoi !)

Alors je commence. Je vide mon sac. Mon putain d’énorme sac, qui dégueule sur l’OPJ qui essaie de comprendre. Rien n’a eu l’air de plus le rassurer que de savoir que j’ai écrit un courrier, qui va lui éviter de prendre toute ma déposition.

C’est la première fois. Depuis 2022, on n’a jamais eu aucun interlocuteur un peu officiel, un peu efficace, un peu concret. Alors même si je risque la prison, les services sociaux, un casier judiciaire qui va m’empêcher de bosser. Je m’en fous, je vide.

Tout y passe : les contrôles abusifs, la peur, la fatigue, les problèmes de santé, les refus de documents, les procédures administratives à rallonge, les jugements, l’incompétence, les menaces même pas voilées.

J’ai tout gardé, tous les courriers, tous les documents incompréhensibles (j’étais presque sûre que le français était ma langue maternelle, je la maîtrise plutôt bien je crois, mais là, le sens a plié bagage aux Seychelles, le petit veinard), les bilans plein de jugement de valeurs, les convocations, les revirements, les demandes d’autorisation (500 pages), les refus (10 lignes). J’ai aussi tout gardé pour les autres, ce sont des traces de notre solidarité de pirates de l’Éducation Nationale.

Personne n’en a voulu.

Aucun journaliste, par exemple.

Mais moi… je suis journaliste moi. C’est pour ça que j’ai tout gardé, c’est pour ça que le fait que l’Éducation Nationale me refuse des documents, auxquels j’ai le droit, ça me fait tourner Berserker. Tiens, c’est même un peu pour ça que mes enfants n’y vont pas à l’école, d’ailleurs. L’école de journalisme est tout ce que l’école fait de pire (au point que je mette 4 fois « école » dans une ligne, quelle honte linguistique). Une prestigieuse « école reconnue par la profession », dont je suis sortie avec : un burn-out cogné, la conviction que je ne bosserai ni dans une rédaction, ni à Paris, et le sentiment d’avoir été formée à tout sauf au journalisme.

En plus, je bosse pour les enfants moi, pas pour révéler des scandales d’État. Je suis journaliste jeunesse, dans une webradio associative. J’ai pas le bon CV pour relayer tout ce scandale, vous voyez. Et puis je n’ai rien demandé. Je vois bien le potentiel explosif de ce qui m’amène, un beau matin, à me tortiller pour tout déballer à la moitié du visage d’un OPJ. Mais ce n’est pas pour moi, tout ça, hein.

Sauf que je peux pas m’en empêcher, pas vrai ? Ça fait des années que je garde tout, ça fait des années qu’à chaque nouvel épisode, je me retrouve à écrire des tartines à la nitroglycérine, que je cherche quelqu’un qui serait ok de faire le job. Mais qui va s’intéresser à cette bande de séparatistes sociopathes qui ne mettent pas leurs enfants à l’école, alors que tout le monde y va, c’est comme ça, et puis tu vas retrouver tes copains, et puis ça apprend la vie, finis tes céréales on va encore être en retard merde !

Nous ne désobéissons pas à la loi, nous sommes des hérétiques à leur religion.

Je suis pirate de l’Éducation Nationale, hackeuse de gamins, journaliste embarquée, enrôlée de force dans une putain de galère.

Je vais faire le job.


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