On va perdre. On a déjà perdu. Du temps, de l’argent, le sommeil, la santé (mais pas du poids, étonnamment), la sérénité, des points de vie.
N’allez par croire que je suis une bourgeoise qui se berçait d’illusions, en ne sachant rien de la difficulté de l’opposition contre l’autorité. J’ai déjà scellé une amitié en mangeant du pâté de foie, des chips et de la confiture d’abricot – ensemble – assise sur une barricade, et même que ma sœur est mariée avec ce garçon (vous noterez que l’absurdité n’a pas attendu le nombre des années pour devenir un style de vie). Je viens d’une famille qui a géré le handicap en milieu scolaire, d’un parcours qui m’a formée aux inégalités, à faire des merveilles avec deux trombones et une bougie-chauffe-plat parce que pas de budj’.
Je savais que c’était un combat perdu d’avance avant même de le commencer.
Mais je peux pas m’en empêcher, c’est épidermique.
Vous savez ce que ça fait à un journaliste, quand vous lui refusez l’accès à de la documentation, alors qu’il a le droit d’y avoir accès. En vrai, ne le faites pas. C’est le meilleur moyen de le voir devenir, au mieux, tenace. Et personne ne veut d’un journaliste tenace, surtout une institution qui a quelque chose à cacher.
Nous touchons aux limites de mon travail ici. Si je contacte le rectorat, pour lui demander pourquoi il ne veut pas me filer les documents que je demande, qui concerne mes propres gamins, je vais avoir encore plus d’emmerdes.
Parce que demander une chose pareille, ça vous met dans de drôles de situations.
En janvier 2022, nous avons été contrôlés, comme tous les ans.
Et pour la première fois, disons que ça s’est mal passé. Très mal passé. J’ai l’impression d’avoir raconté cette histoire 74 714 896 fois, et c’est probablement le cas.
Je vais vous épargner les détails, mais l’inspectrice était tellement incompétente (en plus d’être aimable comme un clou de cercueil), que l’inspection a été contrainte de dépêcher un nouveau « premier contrôle » pour calmer le jeu. On en a de la chance : les autres familles concernées ont toutes eu une réponse différente. Certaines ont juste arrêté d’avoir des nouvelles de l’Inspection, d’autres ont eu un 2ᵈ contrôle avec l’autre dragon mais qui s’est mis à faire des ronds de jambe mielleux… Bref, pas de vagues.
Remarquez, on a de la chance, ce nouveau premier contrôle a été le seul et unique de notre vie qui respectait la réglementation à la lettre. Avez-vous déjà vu, dans les yeux d’un homme, la détresse de la prise de conscience de son inutilité en ce bas monde, à cet instant. Je ne souhaite ça à personne. Quand il a constaté que notre fille de 3 ans lisait des mots aux graphies complexes ou savait classer les nombres jusqu’à 100, son argumentation au sujet du fait que sa collègue était une bonne professionnelle, avait moins d’efficacité. Et quand notre enfant sauvage lui a balancé la définition d’une planète, j’ai carrément été désolée pour lui.
L’inspectrice problématique a gentiment été mise au placard (responsable de l’inclusion en Seine-Saint-Denis, ils ont de la chance hein !), et notre bilan est revenu dithyrambique au point qu’il en était suspect.
C’est le dernier bilan digne de ce nom que nous ayons reçu.
Attention, ce n’est pas que les contrôles se soient améliorés, ou que, miraculeusement, ils se soient mis à respecter la réglementation (non).
Comme pour les contrôles non réglementaires, c’est sur ordre de la Directrice académique des services de l’éducation nationale (Dasen de son petit nom)1, que les bilans ne nous étaient plus remis.
Notre hypothèse (vous l’aurez compris, nous n’avons pas d’autre choix que de conjecturer, puisque personne ne daigne nous répondre à ce sujet ainsi qu’aux autres) c’est que le fait que nous ayons eu accès aux tableaux bilan de l’inspectrice problématique, qui étaient un tissu de jugements catégoriques, de mentions contraires à la réglementation et de bouts de phrases mal copiés-collés du rapport de sa collègue, l’année précédente, était un détail qui permettait trop facilement aux familles de constater les irrégularités et donc de les dénoncer.
Compte tenu de la mise en application de la loi, qui se profilait, ainsi que les consignes de ne délivrer les autorisations qu’au compte-gouttes, il ne fallait pas donner le moindre outil de contestation aux familles.
Quand nous avons constaté la disparition de nos précieux bilans – nous étions à deux doigts de déclencher l’alerte enlèvement – en 2023, nous avons eu une petite panique.
Non seulement le contrôle ne s’était toujours pas passé comme il aurait fallu, encore, mais en plus cette fois on ne savait pas ce qu’ils avaient bien pu écrire sur nos enfants. Juste « pas d’opposition à la poursuite de l’ief », deux conseils pédagogiques lunaires et basta.
C’est là que c’est épidermique. J’ai demandé les documents. Tous les citoyens ont le droit d’avoir accès aux documents les concernant, c’est : la loi.
Pas de réponse.
Mauvais plan.
Parce que là, forcément, il n’y a aucune chance que je lâche l’affaire. Sans compter qu’on vient de foutre nos amis dans l’avion, direction le Portugal, menacés de services sociaux parce qu’ils ont demandé le dossier de leur fils. Normalement, s’il n’y a rien à cacher, une administration ne fait pas ça.
S’ensuit une quête administrative passionnante (toujours non), la saisine de la Cada (Commission d’accès aux documents administratifs), qui nous donne raison.
Nous pouvons saisir le Tribunal Administratif (you. pi.)2
Les affaires de ce type vont dans le sens des requérants dans 95 % des cas. On part gagnant, et combatif, à l’idée de peut-être avoir les bilans détaillés à mettre dans nos premières demandes d’autorisations.
Quelques jours après que le rectorat ait reçu son assignation devant le tribunal, hasard du calendrier, nous recevons notre convocation au contrôle 2024.
Nous sommes convoqués dans les locaux de l’inspection académique, devant quatre agents (!!!), un matin d’hiver. Panique pendant 5 minutes : il va falloir déménager la moitié de la maison, pour aller se confronter à quatre agents, dont deux qui vont vouloir emmener nos filles de 5 et 9 ans, pour faire des exercices « au calme » et surtout sans nous, dans des bureaux administratifs et impersonnels…
Stop.
Comment imaginer que soit un simple hasard du calendrier ? Que de telles modalités de contrôle ne soient pas punitives ? Nous sommes les seuls traités de cette façon, étonnamment.
Naturellement, ce n’est pas du tout ce qui est recommandé pour un contrôle, dans les textes réglementaires (qu’on finit par connaître pas cœur, à notre corps défendant).
S’ensuit un bras de fer lunaire, avec huissier, qui va déboucher sur un contrôle chez nous, mais toujours face à 4 agents, et toujours à côté de la plaque au niveau réglementaire. Au moins nos filles étaient dans leur univers.
Et nous avons échappé de peu au plus magistral des fous rires de notre vie. Entre autre prise de position de l’inspecteur, nous avons eu le droit au fait qu’il fallait que nos filles apprennent à écrire vite et en temps limité « pour se préparer aux examens » (elles avaient donc 5 et 9 ans). Et le coup de grâce : « après tout, on ne travaille bien que sous la contrainte ». Non mais c’est bien, c’est important de se rappeler pourquoi on ne scolarise pas, de temps en temps, merci <3
Nous avons gagné notre saisine pour obtenir les bilans de l’année précédente, 10 jours plus tard. Le jugement est incroyable. Non seulement l’administration a seulement 4 jours pour nous donner les bilans, mais en plus il est assorti d’une remontée de bretelles, qui rappelle au rectorat que s’il ne respecte pas le vade-mecum, il a plutôt intérêt à bien le justifier.
Nous attendons encore ces documents.
Le rectorat, au bout de quelques mois, a fini par nous envoyer un courrier – là encore difficilement compréhensible – disant qu’ils ne pouvaient pas nous envoyer des documents qu’ils ne possédaient pas. Nous avons assisté à leur rédaction, ils sont indispensables à la constatation d’une progression, d’une année sur l’autre, mais : ils ne les possèdent pas.
Nous sommes retournés au Tribunal. Qui n’a eu d’autre choix de juger en notre défaveur. En France, en 2025, rien ne peut contraindre une administration à produire des documents qu’elle dit ne pas détenir. Même si on sait que c’est des bobards. Au point que le ministère public parle de « fiasco », pendant l’audience.
Après avoir gagné notre premier procès, nous avons reçu la réponse à nos deux demandes d’autorisation, 220 pages la bête. 5 lignes de refus.
J’ai le syndrome de Don Quichotte. On perd, mais je continue à réclamer l’accès à tous nos documents, inlassablement. Les bilans, les documents concernant les refus…
Qu’est-ce que l’administration peut bien avoir à cacher de si confidentiel sur mes propres enfants ? Son incompétence ?
Nous n’avons aucune arme, ça n’a pas de fin. La seule arme qu’on ait, c’est ça. Alors tant pis si on perd.
1 Quand nous avons demandé, l’année suivante, aux inspecteurs, en fin d’entretien, s’il était possible d’avoir les rapports d’inspection, il nous a été fait une réponse confuse. Pour faire « simple », de ce qu’il a été possible de comprendre : il y a une nouvelle grille d’évaluation. Mais elle ne nous sera pas communiqué : « ordre de la Dasen ». De même – contrairement à la règlementation (vade-mecum et autre circulaire), les agents ne communiquent plus leurs conclusions provisoires, également ordre de la Dasen. Ordre confirmé par un courrier que vous trouverez dans Le Sourcier ci-dessous.
C’est aussi ce qui a été affirmé, de façon aussi confuse, à d’autres familles.
Il arrive que les rapports soient lu au téléphone, si la personne qui appelle est dans les bonnes grâces de l’administration.
2 Petit point administratif : on ne peut saisir le Tribunal Administratif que si une administration a produit un avis. En gros, elle peut abuser tout ce qu’elle veut, maltraiter les administrés de toutes les façons possibles, tant qu’il n’y a pas un avis de rendu, on ne peut rien faire. Un contrôle annuel obligatoire, par exemple, peut être tellement sorti de route que même le petit nuage de Mario Kart n’y peut rien, tant qu’il n’y a pas d’injonction de scolarisation, une décision donc, la famille n’y peut rien. Elle ne peut pas se défendre, il n’y a rien à faire. Soit dit passant, la saisine du Tribunal Administrative n’est pas suspensive. Et donc il faut scolariser quoi qu’il arrive, et de nombreux tribunaux n’acceptent pas les référés pour ce motif, et ne jugent que des années plus tard. Face tu perds, pile je gagne.
Le Sourcier

Ce courrier précis faisait suite à une alerte concernant un nouveau contrôle complètement hors des clous : refus explicite de respecter la réglementation, pas dans l’ordre, ni avec notre matériel, ni avec notre pédagogie, une enfant qui termine en larmes et l’autre qui se retrouve contrainte de s’isoler (!!!) avec une parfaite inconnue à l’autre bout de la maison. Vous noterez toute la considération faite à ces différents points.
