Chapitre 7 – Vous voulez nous aider ? Ne nous aidez pas.

Ils sont deux, de l’autre côté du bureau. Il y la dame aux longs cheveux blond, accueillante, souriante. Et il y a le monsieur, un peu plus jeune que nous je dirais – mais je suis nulle à ce jeu-là – cheveux courts et châtains clair, aux yeux bleu ciel, et au regard de celui qui a vu trop d’enfants maltraités, pour imaginer qu’on est là pour rien.

Je connais ce regard : ma mère est éduc, mon beau-frère est éduc, mon entourage compte même trop d’éducs pour que je veuille en faire ma profession – j’aime l’idée d’exercer une profession où je ne rentre jamais couverte de bleus et de salive.

Ce matin, dans cette petite pièce mi-salle de jeux, mi-bureau impersonnel, je note stupidement qu’il n’y a pas d’ordinateurs. Ils ont chacun un bon vieux papier-crayon.

« Nous sommes là pour voir si les enfants vont bien. Et pour établir quelle aide on peut vous apporter. »

Ce matin, nous avons notre premier rendez-vous aux services sociaux. Une conseillère en économie sociale et familiale. Un éducateur.

On parle trop. Je parle trop. Trop vite, trop fort. C’est si rare qu’on nous donne l’occasion de nous exprimer.

Parce que objectivement c’est la merde.

C’est la merde pourquoi au juste ?

Ils veulent savoir si on s’engueule. Vous avez essayé de vivre dans un contexte comme le nôtre et être un modèle de calme et de communication non-violente ?

Ils veulent savoir ce qu’on reproche au système scolaire. Je n’en pense rien : mes enfants n’y vont pas. J’ai mon avis personnel sur la question, et très objectivement, je ne ferais pas comme ça, pour le dire poliment. Mais à part faire du pop-corn et regarder tout ça avec la satisfaction de ne plus être mêlée à cette mascarade, ça n’est pas tellement un sujet. Nous instruisons nous-mêmes nos enfants, pas parce que je n’aime pas l’école, mais parce que l’ief nous convient.

Ils veulent savoir comment vont nos enfants. Étonnamment bien, vu le contexte. En fait elles ne se souviennent pas d’une époque où ce n’était pas la merde. Notre grande avait 5 ans eu moment du discours des Mureaux. C’est la routine voyez-vous ?

Ils veulent savoir comment nous aider. En nous foutant la paix ? En nous lâchant la chemise ? En classant sans suite ? En appelant le procureur, la Dasen, la rectrice, la ministre, les députés, n’importe qui, pour dire que notre problème c’est cette stupide loi ? En payant des avocats combatifs, compétents et fourbes ? J’ai bien une idée à base d’intimidation de haut fonctionnaire, de tueur à gage, de pains de plastique, mais j’ai l’impression que ce n’est pas le moment de la soumettre.

Et par exemple, pour nous aider, vous pourriez commencer par ne pas nous annoncer que vous souhaitez vous entretenir seuls avec nos enfants. Nos filles de 10 et 6 ans, à qui on a promis trois choses : on ira jusqu’au bout, jusqu’à la CEDH s’il le faut ; c’est notre décision, nos affaires, pas à elles de gérer quoi que ce soit à ce sujet ; et elles ne seront jamais seules, nous seront toujours à leur côté. Elles savent qu’elles peuvent avoir confiance en nous, elles ont confiance en nous. Plutôt crever que de trahir cette confiance.

Nous ne sommes pas accusés d’abus, de violence, d’entretenir un environnement de vie problématique. Nous sommes face à ces gens parce qu’on n’a pas donné suite à une décision administrative illégale, et que le Tribunal Administratif a du retard.

En 2025 en France, les services sociaux sont occupés par des dizaines de familles dans le même cas que nous. Autant de temps qui n’est pas consacré aux enfants en danger. Il y a 2 ans, dans notre secteur, il y avait 250 enfants en attente de placement d’urgence.

Mais pas un agent, pas un responsable, pas un procureur, ne s’est dit « boarf, c’est pas follement urgent là, non ? Venez on va mettre ce dossier tellement sous la pile qu’on devrait le déterrer au mieux en 2064, et on va pouvoir classer sans suite parce que le rectorat aura perdu au Tribunal Administratif. Ouais venez on fait ça. »

Mieux que ça, les services sociaux sont une mesure coercitive, dont l’éducation nationale se sert comme moyen de pression, pour les familles d’enfants harcelés, pour les familles ief qui demandent des documents, pour celles qui ne rentrent pas dans le rang.

Et les services sociaux, ça fait peur : l’idée qu’on vienne nous dire qu’on se trompe lourdement, qu’on fait tout mal (qu’on ne se fasse pas d’illusion, tous les parents font tout mal, nos enfants auront tôt fait de nous le rappeler vertement sur le coup de 15 ans, « on va tout rater mais à notre manière » disait le penseur, Chandler Bing pour ne pas le citer. Oui j’ai des références de qualité). Ça fait peur l’idée que des éducateurs, dont c’est le métier après tout, aille décrire notre nullité à qui veut l’entendre : des enfants qui grandissent avec des parents aussi marginaux et butés n’ont aucun avenir. Et la vérité, ce qui nous fait peur, c’est le sentiment qu’on puisse nous retirer nos enfants. C’est à hurler.

C’est donc ce mélange de peur, de colère, de confiance malgré tout – ce sont des êtres humains non ? Ils vont bien comprendre NON ?! – d’absurdité, de fatigue, d’envie d’en découdre, qu’on pose sur ce bureau. Et qui se heurte à la première question : « commençons au début, comment vous êtes-vous rencontrés ? »


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