C’était un vendredi.
Les filles et moi on était en goguette, à un truc de daron, en plein Covid. C’était la mission, souvenez-vous : on rentre, on se lave les mains, on raccroche les masques. Ma cadette a 1 an et demi, ça fait 6 mois que le monde a basculé : elle n’a pratiquement connu que la pandémie. Mais maintenant c’est la routine, en fait. On attend sans conviction le monde d’après, en se félicitant comme jamais de faire l’ief.
Le premier jour de confinement, au printemps, je l’ai passé au téléphone, en grelottant de fièvre (parce que nous sommes des pionniers : on a eu le Covid tout de suite, sans traitement, sans masque, sans vaccin, sans peur et sans reproche). J’envoyais des liens vers tous nos matériels pédagogiques patiemment collectionnés et fabriqués avec amour, pour que nos copains, paniqués à l’idée de devoir faire « l’école à la maison », puissent avoir des billes, au moins le temps que le monde parte un peu moins en sucette. Avec le recul, c’était marrant : on se préparait tous à l’état de siège. Et on avait le sentiment d’être moins inutiles, comme ça.
C’était le vendredi 2 octobre 2020. Mains propres, masques rangés, téléphone qui sonne… c’est une bombe. Il est plein de messages incompréhensibles : ma mère, ma sœur, les copines. Je pige rien. Ma meilleure amie appelle, elle est en larme.
Emmanuel Macron, dans son discours des Mureaux, vient d’annoncer l’interdiction de l’ief « sauf motif de santé », pour lutter contre le « séparatisme ».
Catastrophe : nos enfants se portent très bien.
J’essaie de raisonner. Ce n’est pas la première fois qu’ils essayent, ils ne peuvent pas, c’est anticonstitutionnel. À chaque fois ça saute.
Pas cette fois.
Qu’est-ce qui leur a pris cette fois ?
Septembre 2020, Conseil des ministres, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, entre deux portes, explique au président que le nombre d’instruits en famille a explosé, suite à l’obligation d’instruction dès 3 ans, en 2019, et au Covid, et que donc, les Inspections Académiques remontent des questions pour la marche à suivre pour les contrôles annuels obligatoires, les inspecteurs se sentent un peu dépassés par la situation.
Réponse du président : « écoutez, voyez comment vous pouvez simplement interdire l’école à la maison »1.
À la bonne heure ! Le Parisien vient justement de sortir un dossier édifiant : il manque des milliers d’enfants en Seine-Saint-Denis, sortis des radars, dont l’Éducation Nationale n’a plus de traces ! Idéal, c’est le moment de monter la mayonnaise autour des petits fantômes de la république, les petites filles voilées enfermées dans les caves.
Peu importe s’il s’avère que c’est juste que l’Éducation Nationale a simplement mal compté (ce qui laisse surtout songeur sur l’état de l’administration), peu importe qu’aucun « petit fantôme de la république » n’a été déclaré en ief légalement.
L’occasion était trop belle, le coup était parti. Et les victimes collatérales, c’est nous.
Et nous, on est personne. On est peu nombreux, très hétérogènes, très très mal organisés. Et sonnés, puis terrifiés.
Les débats parlementaires ont été un enfer. Il y avait ceux qui croyaient que ça ne passerait pas, ceux qui pensaient que ça n’allait pas être si catastrophique, ceux qui paniquaient, ceux qui tentaient de se rassurer, ceux qui essayaient d’organiser les troupes…
Les débats allaient de clichés en clichés, traités comme un sujet mineur (« on ne parle que de 50 000 élèves ») nos enfants ont été qualifiés de « sauvages », nous de proto-terroristes…
Ça a été un échec sur toute la ligne. Les députés ont voté le texte, souvent sans conviction, mais, c’était les consignes de vote, et puis bon, madame, il y a des garanties.
Des garanties…
Avant, quand on voulait instruire ses enfants, il fallait faire une déclaration 8 jours avant la rentrée, ou même en cours d’année en cas de déscolarisation. S’ensuivait un contrôle de l’inspection académique une fois par an, et un contrôle de mairie tous les deux ans. En cas d’avis négatif suite au contrôle, un 2ᵈ contrôle était effectué, pouvant aboutir à une injonction de scolarisation si ce n’était toujours pas bon. 98 % des contrôles débouchaient sur un avis positif.
Maintenant… Eh bien maintenant il faut demander l’autorisation, avant le 31 mai de l’année précédente. Notez comme c’est adroit : ce n’est pas interdit. Il y a 4 motifs : les raisons de santé, l’itinérance ou l’éloignement scolaire, la pratique sportive ou artistique intensif, et « l’existence d’une situation propre à l’enfant motivant le projet éducatif ».
Ça claque non ? Tous les enfants ont une « situation propre ». C’est facile enfin. Il faut remplir un Cerfa, une « attestation de disponibilité », une déclaration d’instruction majoritairement en langue française, un dossier éducatif motivé par la situation propre à l’enfant (vous sentez bien la simplification administrative, n’est-ce pas ?)
Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, et histoire d’ajouter une couche de complexité : ne sont concernés, pendant deux ans, que les enfants nés à partir de 2019. Les autres, à condition d’avoir des contrôles positifs, bénéficient d’une autorisation de plein droit pour deux ans. Ce qui signifie que parfois, dans une même fratrie, l’aîné·e est « de plein de droit », mais qu’il faut demander une autorisation pour son petit frère ou sa petite sœur. C’est plus l’administration, c’est Koh Lanta.
Mais c’est tout bon, les « familles qui font bien » pourront continuer, aucun problème. C’est Blanquer qui l’a dit.
C’est faux bien sûr.
1 Il va sans dire que tout ce qui est avancé dans ces pages est un travail journalistique, en dépit de son ton assez léger et de son caractère de témoignage personnel. Tout est vérifié, de première main, documents à disposition de qui le demandera, protection des sources assurées. Pour ce qui est de cet épisode en particulier, c’est un article du Parisien, du 19 novembre 2020, qui en fait état. C’est ce qui a été confirmé à demi-mot, par la Degesco en 2024 : https://youtu.be/bsHjdJlCOO8?si=sNksGNTiikl376pw. L’objectif de l’interdiction, contrairement à ce qui a été présenté aux législateurs, c’était de faire descendre le nombre d’iefeurs, pas de lutter efficacement contre le radicalisme islamique ou les petits fantômes de la république.
Cette période des débats est d’ailleurs très bien vulgarisée sur ce petit documents fait par les associations à l’époque :

