Nous avons un plaisir coupable. Le jour de la rentrée, les iefeurs ont une tradition : la « non rentrée ». C’est l’occasion de faire connaissance avec les petits nouveaux, de retrouver les copains et copines après le grand éparpillement de l’été, de lancer des projets. C’est souvent le premier contact des familles avec la communauté ief du coin.
Nous ne faisons pas exception.
Notre première non rentrée, en 2018, nous étions trois familles, pour faire des pâtés de sable au jardin des plantes, en petit comité.
Il y a des rencontres qui partent mal. J’ai tout de suite reconnu l’autre petite fille, j’avais travaillé dans sa classe l’année précédente1 ! Et quand j’ai vu l’enthousiasme très limité de sa mère, je me suis dit que j’avais dû faire une boulette… J’ai passé un bon moment à essayer de réunir à la va-vite des souvenirs de ce que m’avait raconté cette môme, parmi la centaine d’enfants que j’avais interviewés.
La journée, le pique-nique, la discussion simple, l’entente immédiate entre les enfants. Tout a pourtant été parfait. Nos filles étaient très heureuses à l’idée de se revoir, et semblaient ne pas avoir remarqué leur 4 ans d’écart.
Ce n’est que longtemps après qu’elle m’a expliqué ses réserves de départ. L’année scolaire s’était mal passée. Phobie scolaire. Et forcément, la grande duduche (moi) qui débarque pour faire causer les enfants, d’un sujet aussi léger que l’actualité de 2018, ça avait un peu remis une pièce dans la machine à angoisse.
On fait rarement l’ief par hasard. L’ief, c’est une embarcation de secours après, parfois, un naufrage complet. On récupère les abîmés, les bousillés, les rêveurs, les « sensibles », les fâchés, les inadaptés, les inadaptables, dans une espèce de mélange improbable. Certains finissent même par faire partie de la famille, même si c’est mal parti. Cette petite fille est aujourd’hui la filleule de mon mari. Et son petit frère est mon filleul à moi.
La non rentrée 2019, nous étions une dizaine de familles.
En 2020, une quinzaine.
En 2021, 2022 j’ai arrêté de compter.
Non-rentrée 2023. Ce n’est plus du tout la fête. On essaie de faire bonne figure, mais les larmes et la colère ne sont jamais loin, malgré le beau soleil, les enfants qui jouent, trop heureux se retrouver. 100 % des demandes « motif 4 » ont été refusées depuis début mai. Des fratries se retrouvent même coupées en 2.
Il y a ceux qui ont eu leur autorisation avant le « séminaire d’harmonisation » de début mai, présidé par Pap Ndiaye hymself. C’est bien ça, un séminaire, c’est à l’oral, ça ne laisse pas de traces. Encore heureux, parce que la consigne a été la suivante : on ferme les vannes2. Et l’académie de Caen a été un bon petit soldat.
Ensuite, il y a eu les anomalies. Comme ça faisait quand même un peu tâche, 100 % de refus, certains dossiers, vraisemblablement pris au hasard, ont fait l’objet d’une autorisation surprise, des mois après la rentrée, et parfois même après avoir reçu la fameuse « injonction de scolarisation ». Rien ne différencie ces dossiers des autres3. Des phrases sont mêmes identiques, pratiquement au mot près, entre un dossier refusé et un dossier accepté.
Et tous les autres. Ceux qui ont scolarisé de force, en laissant un enfant de 3 ans en larme à la grille de l’école, pour aller instruire les aînés à la maison. Ou ceux qui ont désobéi, et qui ont continué d’instruire. Ils risquent 6 mois de prison, 7 500 € d’amende, un casier judiciaire, et une enquête sociale.
C’est ridicule tout ce sketch administratif, ça n’a aucun sens, il n’y a aucun recours, les procédures au Tribunal Administratif ne sont pas suspensives, il faut scolariser même si tout ça n’a aucun sens.
Alors nous tous, on a enfilé nos tricornes, et on est devenu d’authentiques pirates.
1 Je mesure l’ironie d’être ief ET de bosser dans des écoles… Chacun ses petites contradictions, que voulez-vous.
2 Nous en sommes encore réduits aux bruits de couloir, et oui, c’est quand même frustrant. Mais les petites souris des associations d’ief ont pu confirmer cette information.
3 Je le sais parce que j’ai participé activement à la rédaction de certain d’entre eux. Le mois de mai, c’est le mois des corrections fébriles entre les familles, un vrai moment de cohésion, youpi -_- !
