Quand j’étais animatrice, ma directrice savait lire les signes. Quand je commençais la journée avec un verre de coca et deux marshmallows, c’est que la journée d’avant n’était pas terminée, en fait (que la suite risquait d’être encore plus surréaliste que d’habitude) (vraiment, il y a quand même une fois où j’ai vu, de mes yeux, une licorne) (et une loutre de deux mètres) (dans le même zoo, la même journée).
Eh bien la journée vécue ici, elle aurait dû commencer avec deux litres de coca-guronzan et dix-sept paquets de marshmallows-cocaïne. Supplément kleenex. Et ça n’aurait pas été suffisant.
Cette journée commence, comme je viens de le dire : la veille.
J’ai ce truc au cerveau. Quand un truc stressant se pointe, je deviens un genre de militaire control freak flippant. Par exemple, je fais des fiches – qui angoissent tout le monde autour de moi – que je trimballe partout comme un doudou puant.
Motif d’angoisse du « lendemain » : notre procès.
Attendez, ce n’est pas nous qui attaquons, hein. Là c’est l’état qui attaque, nos enfants sont nos victimes, parties civiles. Et nous sommes les accusés.
Et avant même cette journée infinie, nous avons passé une semaine affreuse.
Mardi J-9 : nous avons rencontré l’administratrice ad hoc (rien à voir avec le Capitaine) et l’avocate des enfants. Ces dames sont là pour relayer la parole de nos marmots sauvages. On a de la chance, elles font bien leur boulot, ce n’est pas le cas pour toutes les familles. Expliquer encore notre problème (ding dong, bonjour, avez-vous déjà entendu parler de l’article 49 de la loi séparatisme). Convaincre nos filles de rester avec les dames toutes seules cinq minutes pour leur assurer qu’elles vont très bien, merci (la petite, au bout de 5 ans d’emmerdes, est très peu séduite par le concept, étrangement). Les dames sont gentilles, pro, à l’écoute, humaines. Et un peu déstabilisées de constater qu’il manque quand même des documents très importants dans cette procédure.
Trois fois rien. Juste nos dossiers (nos fameux pavés de 220 pages, deux fois) et le rapport des services sociaux. Et ça c’est quand même un problème, parce que ce rapport dit que nos filles vont très bien, que nos postures parentales roulent dans l’huile et last but not least, que l’instruction des enfants est irréprochable. On le sait, l’éducateur nous l’a lu au téléphone. Mais c’est le procureur qui l’a. Et il ne veut le communiquer à personne (vous n’avez qu’à l’imaginer avec la tête de Maître Folace qui veut pas qu’on touche au grisby).
Mercredi J-8 : on drope nos asociales au centre de loisirs, ravies de retrouver les copains copines et d’aller à la danse (oui on est sur une asociabilité conceptuelle quand même), et on file chez notre avocate, cette fois.
On établit un plan de bataille : elle a déjà demandé 2 fois ce fameux rapport des services sociaux. Le parquet lui a répondu : le procureur n’a pas versé le document au dossier, parce qu’il « n’a pas appuyé ses conclusions dessus ».
Voici le texte qui nous intéresse aujourd’hui :
« Art. 227-17-1.-Le fait, par les parents d’un enfant ou toute personne exerçant à son égard l’autorité parentale ou une autorité de fait de façon continue, de ne pas l’inscrire dans un établissement d’enseignement, sans excuse valable, en dépit d’une mise en demeure de l’autorité de l’Etat compétente en matière d’éducation, est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende. »
Alors oui, ne pas avoir un document qui appuie très fort l’argument d’excuse valable, c’est quand même un énorme problème.
Donc pour ce qui est du plan de bataille, nous choisissons l’angle suivant : notre avocate demandera le renvoi de l’affaire (aux calendes grecques merci), demande qu’elle fera la semaine de notre procès, lundi prochain (J-3, tic tac tic tac), parce qu’il manque ce document, et accessoirement parce que notre affaire n’est pas jugée au fond par le Tribunal Administratif. Nous aurons la réponse le matin de l’audience, au moment de l’appel des rôles (on se met à maîtriser un vocabulaire qui n’aide pas trop le sentiment de participer à une tragédie). Notre avocate appelle des confrères, elle trouve toute cette histoire de document très très limite. Elle n’a pas l’air contente du tout.
Et nous on doit trouver le maximum d’attestations de pros qui rencontrent souvent nos enfants, pour qu’ils et elles puissent attester qu’elles sont sociables, instruites, épanouies…
Pas. Du tout. Humiliant. Comme démarche. C’est parti pour faire la tournée des popotes, pour expliquer que nous sommes de dangereux repris de justesse, que notre procès est quelques jours plus tard, et que ça aide si tout le monde y va de son petit papier, copie de la carte d’identité à l’appui svp. Le directeur du centre de loisirs, les profs de musique, l’intervenante de l’asso de parentalité, le bureau de l’asso d’ief… Qui n’aurait pas envie de passer sa semaine à ça, hein ?
Notre bureau s’est transformé en secrétariat de gestion de crise, on fait suivre des attestations, on relit. Et donc, je rédige les fiches de l’angoisse.
Quand mon téléphone vibre.
Ma grand-mère, ma petite mamie dont les souvenirs s’envolent déjà vers les étoiles depuis quelques mois, entre en soins palliatifs. Elle passe ses derniers instants parmi nous.
Heure H-8.
On arrive au petit matin au tribunal, sous la pluie battante, dans une parfaite parodie de journée de merde.
Mais ne reculant devant aucun danger (à commencer par mon humeur instable et mes fiches), les copines nous accompagnent. Pas sûre que les pompons de cheerleader passent la sécurité, sinon elles seraient venues avec. On entre là-dedans avec… Une classe de lycée en sortie de classe (le Bus Magique, c’est plus ce que c’était). Oui je mesure l’ironie de la situation.
Je crochète compulsivement, assise sur un banc en métal qui résonne à chaque micro mouvement. On ne capte pas à l’intérieur de la salle, et de toute façon, c’est interdit de toucher au téléphone dans la salle d’audience. Je repère le banc presse.
La cour entre, on se lève, on s’assied, mieux qu’à la messe.
Pour les néophytes (dont j’espère que vous faites partie, et que j’aurais voulu rester), le tribunal appel les rôles (cékiki qui passe sur le grill aujourd’hui, et quelle cuisson). C’est à ce moment qu’ont lieu les demandes de renvoi.
Je suis dans du coton, j’ai mal dormi (doux euphémisme), je m’inquiète pour mes enfants, pour mon père resté à la maison avec elles, alors que sa mère est en train de mourir. Je pense à nos copines qui sont là malgré tout, avec une boule dans la gorge ; à l’organisation, plan A, B, C, suivant les scénarios qui se télescopent. Si ma grand-mère meurt, l’une d’entre elles va relever mon père. Si on n’a pas de renvoi, hypothèse la plus probable, tout est écrit sur les fiches. Et si, et si…
Petite délibération, le couperet tombe : le document des services sociaux ne sert à rien pour établir si l’infraction est caractérisée ou non. Le procès est aujourd’hui.
Notre avocate nous fait signe de la rejoindre dans le couloir, elle a la mine fermée.
Nous sortons de la salle, j’attrape machinalement mon téléphone.
Ma grand-mère est morte ce matin.
La suite est floue. Je me retrouve dans les bras de mon mari et de la moitié du Palais de Justice. Des mouchoirs sortent de nulle part, notre avocate dit d’un air résolu qu’elle est avec nous.
Quand j’arrive à rebrancher avec le réel, je comprends qu’elle a une idée.
Il faut se remettre dedans et vite. De toute façon j’ai du mal à réaliser, alors on va essayer de se concentrer.
Angle ferme et offensif. Elle vient d’aller prendre la température auprès de confrères. On se tait. Droit au silence. Et elle refuse de plaider dans ces conditions.
Le proc’ détient un document à notre décharge, il est le seul à l’avoir, il ne veut pas le communiquer.
Elle va faire une demande d’acte. Je ne sais pas ce que c’est, et je ne tiens pas à le savoir, tout ce que j’ai compris c’est que ça va les soûler et les obliger à sortir encore pour délibérer (vu le temps qu’ils passent de l’autre côté de la porte là, je les soupçonne d’avoir du café et des chouquettes, et rien que ça, ça me révolte), et que le greffier va devoir le noter.
Et que comme ils ne vont pas accepter : on se tait. Et elle aussi.
Rendez-vous en appel.
L’option de me taire me séduit (je vous vois penser « pour une fois »). Ce qui me motive beaucoup moins, c’est d’être coincée ici pendant des heures, à écouter des affaires sordides d’escroqueries ou d’agression sexuelle sur une jeune handi. Mon père ne veut du relais qu’à 13 h, alors en attendant, une amie me garde la tête hors de l’eau dans la salle des pas perdus, en me remplissant du chocolat trop sucrée de la machine – je suis une enfant, je ne bois pas de café, c’est amer, c’est dégueulasse, je ne veux rien savoir.
L’affaire tourne au surréalisme artistique, quand on taille la bavette pendant 20 minutes avec l’ad hoc de mes filles, qui est scandalisée de ce qui nous arrive. Leur avocate ne peut pas demander une relaxe pour nous, alors elle demande 1 € de dommages. Je lui demande si on peut juste leur filer des sous, aux enfants, pour qu’elles aillent acheter des bombecs à la boulangerie, elle répond que c’est une option, mais qu’elles, les représentantes des enfants, ne viendrons pas nous les demander.
Je pensais qu’on confinait aux abîmes du n’importe quoi.
Non.
Nous sommes appelés. On ne sait même pas où se mettre. Notre avocate nous indique la barre (oui logique oui ok, on est accusé, très bien oui, je me mets là, pourquoi il y a un micro, ils sont juste devant nous…), un des juges me fait gentiment signe d’enlever le châle que je porte autour du cou (ok, je crois que ça se voit, qu’on n’est pas les locaux de l’étape là).
Demande d’acte (manuscrite, sur une feuille volante, un tribunal, c’est le royaume du papier).
Mini délibération.
Refus de la demande.
Identité.
Lecture des droits.
Voulez-vous répondre aux questions (non, ma grand-mère est morte, mon père est tout seul avec mes enfants, ce que je veux c’est rentrer chez moi et prendre une douche, mais merci de poser la question).
Notre avocate se lève, et s’en tient au plan. Elle me semble tellement compétente (et moi j’ai froid sans mon châle).
Sauf que ça ne se passe pas du tout comme prévu.
La juge est surprise. On a le droit bien-sûr. Mais après tout c’est nous qui avons demandé à être entendu devant le tribunal. C’était important pour nous. Et elle voudrait soulever des points précis avec nous…
Notre avocate nous regarde et dit « comme vous voulez ».
On patauge deux minutes.
Les questions arrivent. Et elles n’ont aucun sens. Bon il est très possible que je pige rien à rien. C’est même l’hypothèse la plus probable. Je tiens la main de mon mari qui ne semble pas plus convaincu par le sens de tout ça.
Notre objectif c’est d’établir si oui ou non nous avons une excuse valable, et la juge nous cause de… Calendrier. D’un obscur courrier rageur du rectorat reçu APRÈS le refus du Rapo (il y a plus d’un an donc) alors que nous avions reçu l’injonction avant le refus au Rapo. Elle n’est pas juge administrative, pourquoi on parle de ça…
En fait, elle ne nous pose même pas de question. Juste elle nous en parle. Ça n’a aucun sens.
Quand on finit enfin par nous demander pourquoi nous n’avons pas donné suite, nous pouvons enfin dire que c’est pour protéger nos enfants, de l’arbitraire, de changements incessants, de l’absence de recours effectifs, puisque les décisions du tribunal administratif n’interviennent que des années plus tard. Que c’est notre job de parents.
La position de tous ces gens est la suivante : les recours ne sont pas suspensifs, nous devions scolariser. Rien d’administratif, ce n’est pas le bon endroit. Rien sur l’intérêt de nos enfants, ce n’est pas le sujet.
C’est au moment où la juge dit ne pas avoir lu les dossiers des enfants que je suis passée à deux doigts du craquage (et mon mari a eu la lucidité d’être beaucoup plus didactique qu’un simple fou rire nerveux).
Une part lucide de moi-même se rendait bien compte que je pataugeais complètement à chaque prise de parole, impossible de me concentrer. Mais au moment où la juge est revenue sur cette histoire de calendrier, cette petite part m’a tapée sur l’épaule. « Mon petit caribou énurésique, la dame essaie de te faire dire quelque chose concernant ce calendrier à la con, elle fait ce qu’elle peut, mets-y du tien merde ».
Je tente « j’entends ce que vous dites, que nous avons reçu une sorte de seconde injonction APRÈS le Rapo, et donc que celle-ci serait régulière… Mais vous réalisez qu’on l’a reçue le 6 novembre ? Après la rentrée des vacances de Toussaint. Je disais que notre rôle de parents c’est de protéger nos enfants. Enfin, on ne scolarise pas de force des enfants, qui ne sont jamais allés à l’école, au beau milieu de l’année scolaire comme ça, même pas pour une rentrée. Ce n’est pas du tout dans leur intérêt. »
Au tour de l’avocate des enfants. Elle a constaté, comme le prouvent toutes nos attestations, que nos enfants se portent parfaitement bien, elle demande son euro symbolique (à ce moment j’imagine mes enfants sous une montagne de mini bouteilles coca en sucre, comme dans Astérix Mission Cléopâtre), et « s’en remet à la sagesse du tribunal » (je suis si déçue que ce ne soit pas un alexandrin). Elle ajoute que les filles sont heureuses de savoir leur parole relayée et entendue par le tribunal (ça, c’est ma grande tout craché).
Au tour du procureur. Je presse les doigts de mon mari comme des citrons, et j’entends les copines qui soupirent derrière moi. Très aimablement, la part lucide qui s’est réveillée il y a quelques minutes a choisi d’aller faire un spa ou quoi, et j’ai arrêté de saisir le peu qui me parvenait.
Mais mon mari a serré ma main fort au moment où il a entendu « en France on a le choix du mode d’instruction, école public, privée, hors contrat » (j’imagine que c’est lui qui va nous donner l’argent pour avoir le choix…) ou quand il s’est insurgé au sujet de nos affirmations concernant l’arbitraire (écoute gars, une commission qui se réunit trop tard et qui ne lit que notre nom dans le dossier de 220 pages, je ne sais pas quelle définition tu donnes à ça, mais moi je trouve que ça y ressemble beaucoup hein).
Au moment où notre avocate prend la parole, je ne suis plus du tout en capacité de recevoir la moindre information. Mais elle a l’air drôlement sûre d’elle.
Le tribunal se retire pour délibération, et pour la pause dèj.
Il est 13 h, j’ai pas mangé depuis 24 h, je ne sais même pas comment je tiens encore debout.
On se traîne jusqu’au salon de thé pour une collation décadente à base de cheesecakes. C’est à cette heure que je reçois la médaille officielle de la pire journée, de la part d’un jury impartial composé de mes deux copines et de mon mari.
Le procureur a requis 1 000 € par tête de pipe avec 500 € de sursis. On est mal (et notez que ça coûte toujours moins cher qu’une école hors contrat, c’est ptèt pas si pire en fait).
14 h. Sonnerie. Levez-vous.
Je pensais que mon cerveau avait déjà posé sa dèm. En fait non. C’est à ce moment très précis qu’il a fermé boutique.
« Je prononce la relaxe ».
* * *
Je ne sais pas pourquoi. La juge a parlé, mais je ne sais pas ce qu’elle a dit. On m’a dit après que c’est l’argument de la date qui a marché, le fait que les filles ont toujours été ief, qu’elles vont bien…
J’ai le temps d’atteindre le banc avant de devoir ressortir les mouchoirs.
Ensuite j’atterris dans le couloir.
Je tape dans toutes les mains que je croise, y compris celle de l’avocate de la partie civile (!!!) (mon dieu j’espère ne pas avoir fait un high five avec un inconnu)
Notre avocate nous prévient : le procureur a fait appel dans la seconde. Il y aura un autre procès. Mais dans très lontemps. Notre affaire aura été étudiée par le Tribunal Administratif. Qui va juger en notre faveur. Donc dans tous les cas : on a gagné.
On a gagné.
Épilogue – printemps 2026
Sujet du mail « CHAMPAGNE !!! »
C’est un mail de notre avocate, un mois plus tard, après avoir géré une inhumation, des vacances merveilleuses et un cambriolage en règle de notre domicile.
Elle n’a rien reçu de la part du tribunal au sujet de l’appel. Alors dans le doute, avec beaucoup plus de professionnalisme et de ténacité que je n’aurais jamais, elle a appelé le parquet, et elle a demandé un « certificat de non appel » (il y a des certificats pour tout, ma parole).
Il lui lui ont donné.
Nous sommes définitivement relaxés.
Je ne sais pas ce qui s’est passé. Toutes les hypothèses fusent.
- Consignes ministérielles pour ne pas se faire mauvaise presse à l’approche de la campagne pour la présidentielle. C’est très plausible vu le nombre de relaxes et absences d’appel ces dernières semaines. Ce n’est qu’une demie bonne nouvelle, ça veut dire qu’on reste extrêmement vulnérable au changement d’humeur de sa majesté. Ne parlons même pas d’une accession des fachos au pouvoir, j’en ai des sueurs froides.
- Mauvaise organisation des services au tribunal. J’en doute. Je veux dire, la justice est lente (oui mon petit dossier administratif de deux ans d’age, je pense à toi), mais foutrement bien organisée, bordée dans tous les sens. Bref, je n’y crois pas une seconde.
- Le proc a eu la flemme (et comme je le comprends). Il s’est dit que son appel tomberait après une victoire pour nous au Tribunal Administratif, et que ça ferait une jurisprudence bien moche, alors que celle-ci est anecdotique.
- Le proc avait un crush sur le greffier, et lui a juste filé son 06. Je n’aurais de repos que quand quelqu’un aura écrit une fanfic à ce sujet, je veux rien savoir.
Mais quand même. QUAND MÊME. Ça signifie tellement de chose : nos intuitions étaient bonnes, et surtout il reste deux sous de justice (à condition de montrer les dents assez fort). Et on ouvre la voie aux cop’ief.
On gagne ensemble, on perd ensemble.
