Chapitre 12 – Vous compliquez tout

Mais sérieusement.

« Si l’école devenait obligatoire à 2 mois, en quelques années, tout le monde serait persuadé qu’on ne peut pas apprendre à marcher sans prendre de cours de marche », c’est une boutade.

Mais elle est un peu vraie en fait.

Vous ne voulez pas vous détendre ?

Au tout début, avant de démarrer l’ief, j’imaginais les « unschoolers1 » disons… en fait je ne sais pas vraiment comment je les imaginais. Pas comme moi. Un peu utopistes (ok je suis un peu utopiste). Comme dans le documentaire Être et devenir, super forts, sans vie professionnelle, hyper instruits, polyglottes, avec beaucoup de moyens, incroyablement investis pour que leurs enfants soient dans un environnement suffisamment riche, pour être sûrs qu’ils acquièrent tout ce qu’il faut, mais sans les forcer.

Bref : je m’en sentais absolument incapable. Pas à la hauteur. Pas riche, pas polyglotte, pas du tout envie de n’avoir que l’image sociale d’une mamoune surinvestie (on pourrait parler longtemps de l’image sociale des mères, c’est fascinant). Même si tout m’y poussait – à commencer par le fait que je me sens très bien en présence de mes enfants, sans besoin de les mettre à distance pour « prendre du temps pour moi » ou je sais pas quoi. En fait, je pensais qu’il y avait forcément un truc mensonger, instagramé. Le genre d’idée jolie, mais construite sur un ancien cimetière indien.

Sauf que…

C’est venu petit à petit. Déjà, comme vous le savez, un jour ma fille n’est pas allée à l’école.

Elle n’a jamais pris des cours de parole, de marche, de pâté de sable (ni de réveil parental nocturne). Elle n’a donc jamais pris de cours de formes, de couleurs…

Un jour, pour tester, j’ai posé des fiches de graphisme sur la table basse. Elle les a faites sans même me demander la consigne. Juste parce que c’était le bon moment, que ça lui plaisait. Elle en a fait des centaines.

Je ne sais pas quand elle a appris à former les lettres, mais un jour je l’ai vu écrire dans le sable, à deux ans et demi, toute fièrote, mais sans aucune conscience qu’elle faisait un truc que la plupart des gens pensent simplement impossible.

Elle a appris à nager toute seule, du jour au lendemain, sans avoir jamais porté de brassards, sans progression. Parce qu’elle est allée à la piscine toutes les semaines depuis ses 6 mois, et qu’à un moment, on finit par piger comment on ne se noie pas, en fait, hein. Parce qu’elle avait des lunettes de piscine toutes neuves, et qu’elle a mis la tête sous l’eau et s’est mise à nager. On a passé des heures à jouer au « sol c’est de la lave », à aller chercher des anneaux au fond. Elle a regardé les copains jouer, on lui a montré vite fait comment on faisait, et puis quand c’était bon, des grands l’ont emmené sauter dans le grand bain, sans se poser de question. C’est tout. Un non-sujet (à part que ça a fait drôlement pouic-pouic à mon petit cœur quand j’ai vu la gentillesse des grands qui l’ont emmenée, qui l’ont incluse mmmaaaw…)

Et puis on a dû prendre une décision, mettre des mots, ief, contrôle, inspection académique, vade-mecum, réglementation. On nous attendait au tournant. Alors on a essayé. On s’est investi pour être sûr que ça le fasse, que les contrôles montrent ce qu’on sentait : tout allait bien, elles en savaient assez. On s’est mis la pression, on leur a mis la pression. On a essayé de les rendre à l’aise avec les outils qu’elles risquaient de rencontrer au contrôle, même si ce n’est pas ce qui nous est demandé au niveau réglementaire. Aussi parce que ça nous rassurait. Nous sommes tous d’anciens élèves, c’est ce qu’on a connu. Or en ief, on avance à vue : on peut faire exactement ce qu’on veut (sur le papier), donc on va se raccrocher à ce qu’on connaît, et le faire à fond.

Sauf que ça ne marche pas.

Il y a eu cette histoire d’apprentissage de la lecture. C’était un désastre.

On a tout essayé, mis en place une progression. Le contrôle approchait, et elle pleurait renâclait, tout ce qu’on ne voulait pas dans l’ief. Rien ne marchait, aucun livre, aucune progression. Ça faisait littéralement 4 ans qu’elle était entrée dans la lecture, et qu’elle était restée dans l’entrée, elle a rangé ses pompes, accroché son manteau, elle a refait la déco.

Au moment du contrôle, elle n’avait pratiquement pas progressé en un an. Elle lisait assez bien pour son âge, mais pas du tout assez bien pour son niveau sur le reste, pour une passionnée de lecture et d’histoire (quand je dis passion, je pèse mes mots, c’est dévorant, vraiment).

Et c’est venu tout seul. Après le contrôle. Grâce au bon bouquin (chers parents dans cette situation, un jour vous aussi vos enfants trouveront leur Mortelle Adèle, on est avec vous). Juste parce que.

Pourquoi le formel en ief, c’est une tannée ?

Déjà ça prend un temps délirant. Préparer le matos, pour une utilisation anecdotique et contrainte. Parce que c’est pas fun, c’est pas joli, ça donne pas envie, mais surtout c’est totalement artificiel. Les problèmes de train qui partent à l’heure et de baignoires qui se remplissent, du nombre de bonbons vendu pour payer le voyage scolaire… C’est plus artificiel et superficiel que toute l’esthétique des années 80, épaulettes comprises.

Ensuite ce n’est pas efficace. Il faut répéter des dizaines de fois la même chose, parce que c’est mal amené, pas au bon moment, pas complet. On peut très bien introduire une notion plus tard, mais aller au fond des choses tout de suite. Pourquoi consacrer tout ce temps et cette énergie à transmettre l’étude de la langue, grammaire, conjugaison, orthographe… Quand on peut la transmettre quand l’enfant a déjà lu des dizaines de livres, s’en est imprégné. Il y a neuf natures de mots, pas une de plus. Chacune a ses règles pour bien s’écrire, je te donne une vision d’ensemble, tu vas voir c’est simple, il y a assez peu d’exceptions, tu peux te faire confiance. Les détails viendront avec la pratique.

Des fois, ça coince, ça veut pas, on n’y arrive pas. Le truc ne vient pas. En ski par exemple : il leur fallait des cours. Elles prennent des cours particuliers, et c’est possible. Ça fait partie de la vie, même dans le monde extérieur à l’école, il y a des fois où on a besoin d’un coup de pouce. Et même comme ça : c’est moi qui ai réussi à transmettre ce qui coinçait pour le moniteur, grâce à une petite phrase, un petit exemple. En dehors du cours.

Ça veut dire aussi que mes enfants ne savent pas tout comme les autres. Il n’y a pas de norme de savoir. Et c’est ok. C’est ok de ne pas tout savoir, ce qui n’est pas ok, c’est de ne pas avoir envie de savoir, de ne savoir ni chercher ni acquérir de nouvelles connaissances.

Et en ief, tout le monde apprend. Nous les premiers, pour leur transmettre, pour le plaisir, par élan. L’apprentissage devient un mode de vie, qui vient se heurter brutalement à ceux qui croient que l’apprentissage doit être une contrainte, un effort. Ceux qui préfèrent croire qu’il n’y a qu’un chemin, qu’un âge, qu’un lieu et qu’un temps, pour apprendre.


1 Il y a un nom pour tout, y compris pour les gens qui ne scolarisent pas ET ne font pas l’école. Rien de rien de formel. Après, il y a même un mot pour les gens qui ont peur des trous, alors bon… Quand je vous dis que vous compliquez TOUT.


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