Vous avez remarqué ? On y comprend rien. Je veux dire, le français est ma langue maternelle, je me vante d’un formidable bac L (je suis une personne âgée), avec mention et spé Latin s’il vous plaît.
En rigueur de terme, je devrais clairement piger les programmes de l’Éducation Nationale n’est-ce pas.
Mais ils réussissent à la fois à donner l’impression que c’est TRÈS compliqué, réservé à une élite initiée, dont je ne suis pas, et à la fois d’avoir tout simplifié au max du max. En d’autres termes, il y a deux solutions : soit je suis une grosse débile (ce qui n’est pas exclu) soit c’est (délibérément ?) flou.
Et donc : si c’est flou, c’est qu’il y a un loup.
Je voulais pourtant un truc simple. Je voulais un tableau. Un truc tout bête, au pire par cycle1 ; avec ce qui est enseigné, explicitement. Pas le pourquoi, pas le comment, mais juste le quoi. Pas un long texte de justification… Mais un truc précis quoi, identifiable, factuel, sujet à zéro interprétation.
Eh bien sachez que : ça n’existe simplement pas.
Il n’y a pas de liste toute bête du genre : cette année votre enfant va apprendre à compter jusqu’à 1000, la conjugaison de l’indicatif, le temps des chevaliers, les états de la matière. En mode petite liste à cocher.
Pas de liste de compétence à maîtriser, pas d’évaluation potentielle ou quoi. Juste savoir, explicitement, ce qui va être abordé en classe.
On doit faire confiance au système, aux enseignants, sans avoir aucune idée précise de ce qui va leur être enseigné.
Oh et ne me dites pas que les tableaux et texte sont explicitement accessibles dans les programmes, sur internet. Avez-vous simplement essayé de vous pencher dessus. C’est totalement imbouffable. Et incompréhensible.
Sans compter le fameux Livret Scolaire Unique, auquel personne n’a accès de façon transparente.
Les enseignants ont la liberté pédagogique, comment ils transmettent ce qui doit être abordé, ça les regarde. Ils s’adaptent aux humains qu’ils ont en face. Et heureusement. Instruire, et surtout éduquer, c’est plus organique que des cases à cocher.
Mais dire : « dans ce cycle, les enfants vont apprendre les tables des multiplications, le passé simple et le système solaire », ça ne remet pas du tout en cause la liberté pédagogique.
Soit dit en passant, on exige des parents instructeurs de connaître le programme sur le bout des doigts, pour le transmettre à leurs enfants, et c’est vérifié lors des contrôles annuels.
C’est pour ça que je le cherche d’ailleurs. Je voulais juste vérifier que nous ne loupons pas notre cible, après des années d’ief, juste un petit check vite fait. Je pensais que ce serait FACILE.
Alors que ce n’est pas obligatoire, légalement, en plus. La seule chose qui l’est, c’est de donner les moyens d’atteindre le socle commun à 16 ans.
On doit, donc, connaître un truc que personne ne semble connaître précisément.
Aucun texte officiel clair.
On doit croire, c’est tout. C’est l’École de la Confiance ! Croire à l’École de la République. Vous ne comprenez rien ? C’est normal, vous ne pouvez pas comprendre, vous, simples mortels. On va vous expliquer, mais le détail, c’est un métier. Un métier, que dis-je, un sacerdoce.
Le parallèle est un peu acrobatique, voire provoc. Mais nous ne sommes pas des citoyens qui exercent un droit, mais des hérétiques à leur religion. Et chaque questionnement est une déviance ; il nous disqualifie, nous ne sommes plus légitimes à nous exprimer, ou même simplement à exister.
On vient heurter les coreligionnaires dans leurs croyances. En découle des réactions violentes. Peut-être les vôtres.
Des « je suis contre » sans autre forme de procès (si seulement, enfin vous comprenez…) Des gens qui cherchent à s’auto-rassurer, en s’arc-boutant sur des poncifs de l’école républicaine, en dehors de laquelle point de salut. L’école : pour se faire des copains, pour apprendre, pour avoir des diplômes, pour sortir de son milieu, pour être confronté au vrai monde… Qu’importe si tout prouve que le contrat n’est pas du tout rempli, que les chiffres, les sciences le prouvent ; ou qu’on prouve que le chemin vers cet idéal est possible en dehors de l’école de la république.
C’est trop violent à entendre pour ceux qui y croient. Ceux qu’on a forcé à y croire, et ceux qui croient que s’ils n’ont pas « réussi » c’est parce qu’ils n’étaient « pas bons à l’école ». Ou pire, ceux qui y ont réussi, parfois au prix d’effort délirants, et qui servent à légitimer le système.
Et c’est pire encore pour les ministres du culte. Pas simplement les enseignants, qui pour beaucoup sont très lucides, et saluent notre pas de côté (une proportion alarmante de parents instructeurs sont eux-mêmes enseignants), mais le corps d’inspection, les fonctionnaires des rectorats. Leur travail repose entièrement sur l’idée de l’École de la République.
Nous qui venons les confronter au fait qu’il peut exister un monde où ils ne sont pas rigoureusement indispensables. Pire, qu’ils ne sont pas nos supérieurs hiérarchiques, qu’ils ne peuvent pas agir comme tels, et qu’on va pointer leurs manquements si jamais ils sortent du cadre. Qu’il va falloir discuter, être compétent, et légitime.
C’est quand même une belle ironie. Cette loi, la loi « confortant les principes de la République », la loi dite « contre le séparatisme », elle avait pour objectif de lutter contre le fondamentalisme religieux.
On parle de religion républicaine.
C’est ballot, je pensais que la séparation des Églises et de l’État était consommée.
1 Parce que, le saviez-tu : l’école française n’est pas organisée par classe, mais par cycle, qui durent trois ans. Sur le papier, c’est un truc pompeux pour dire que les élèves doivent évoluer à leur rythme au sein de ce cycle. Ils regroupent : les classes d’école maternelle (cycle 1), CP-CE1-CE2 (cycle 2), CM1-CM2-6e (cycle 3) et 5e-4e-3e (cycle 4)…
