Chapitre 10 – Cœur tout mou et spaghettis bolognaises

Elle va finir par se faire mal, enfin ! Elle se tord les mains, elle s’attaque les ongles. Ma petite mère, serrée sur mes genoux.

Nous avons refusé que les gens des services sociaux la voient toute seule, je crois qu’ils commencent à comprendre pourquoi.

On en a parlé pourtant hier soir : « tu sais ma caille, ce n’est pas un contrôle de l’inspection académique. Ce n’est pas du tout pareil ! Ils vont t’écouter, et puis il n’y aura pas de mauvaise réponse. Tu dis juste la vérité ; et je serai avec toi tout le temps. »

« Je serai avec toi tout le temps », ça a failli ne pas arriver : la procédure exigeait un entretien seul à seul avec nos enfants. Nous nous y sommes opposés. Nous savons pertinemment que ça peut nous porter préjudice, que le juge peut s’imaginer que c’est que nous avons des choses à cacher… Tant pis : nos promesses à nos enfants et la confiance qu’elles nous accordent valent plus que l’avis du juge. Enfin j’imagine. J’espère. Je n’en sais rien en fait.

Pourquoi ma fille de 6 ans, ses petites nattes et sa robe rose, est une boule d’angoisse, face à ces deux personnes gentilles, humaines, alors que dans son environnement elle était « une petite tornade » (dixit l’éducateur ; oui, 15 minutes, une étiquette, c’est le tarif), quand ils sont venus la rencontrer chez nous, parmi ses jouets. Une petite tornade qui avait pris le temps de faire des petites pancartes, pour éviter qu’ils se perdent dans notre immense palace (mais ça ils ne l’ont pas remarqué).

Pourquoi, donc ? Parce que du haut de ses 6 ans, elle a déjà été contrôlée 4 fois par l’Éducation Nationale, et que ça a été un carnage dans trois quarts des cas. Elle a fini en larmes 2 fois.

On parle d’une enfant sans aucune difficulté de niveau académique. Vraiment aucune. Tellement aucune que c’est effectivement un peu atypique : elle a su lire (vraiment très) tôt, orthographier tôt, compter avant son entrée dans l’instruction obligatoire, elle se détend avec des documentaires, et adore sinistrer le salon en se lançant dans des constructions invraisemblables tout droit sorties de son cerveau encombré.

On partait clairement la fleur au fusil.

On a eu tort.

Pourquoi ? Parce que les agents de l’Éducation Nationale sont tout simplement incapables de lire. Pour rappel : « lire » c’est décoder un message écrit et être capable d’en comprendre et resituer le sens. Je le sais parce que j’ai constaté quand mes propres enfants avaient acquis cette compétence, obligatoire naturellement. J’ai même beaucoup œuvré pour la voir émerger.

Lire quoi ? Les circulaires – document ayant force de loi pour le fonctionnaire – et le vade-mecum – document ayant en gros force d’ordre direct de votre PDG.

Elles sont vraiment hyper-claires pour ce qui concerne l’ief. Vraiment vraiment claires. Trop claires.

Dans mon jeune temps, j’ai fait des études d’histoire. On nous a enseigné que, quand une autorité édicte un nombre considérable de textes concernant un sujet (souvent concernant les bonnes mœurs, comme le mariage des hommes d’Église), ce n’est pas que nous sommes face à un contexte d’application rigoureuse des consignes, mais que c’est plutôt la fête du slip. Si le règlement est suivi sans mot dire, il devient un non sujet. C’est contre-intuitif, mais un excès de sources peut laisser penser que dans les faits, c’est n’importe quoi.

Et là, c’est n’importe quoi.

Je n’ai pas envie de vous assommer avec la théorie concernant les contrôles.

On va résumer au max, donc je vous épargne le calendrier, la posture professionnelle, les précautions de part et d’autre (oui, les textes abordent tout ça et plus encore, plusieurs fois, dans tous les contextes possibles et imaginables, et oui, ça veut dire qu’il y a un énorme problème, quand on doit rappeler à un agent qu’il doit se conduire de façon bienveillante avec un enfant de 3 ans).

Un mois avant le contrôle, la famille reçoit une convocation : un ou des agents de l’éducation nationale va venir chez eux pour constater que les enfants reçoivent une instruction et qu’ils ont progressé, le cas échéant.

Au jour dit et à l’heure dite, les agents annoncés se présentent au domicile et procèdent au contrôle, qui se déroulent en 3 étapes distinctes et successives (des « étapes » quoi…) :

  • Un entretien avec les personnes chargées de l’instruction, pour présenter la pédagogie, les supports, l’emploi du temps…
  • Une présentation des travaux des enfants
  • Des exercices, réalisés en présence des parents, en utilisant le matériel et la pédagogie habituelle. Il ne s’agit pas d’un examen, il n’y a pas d’obligation de résultat, mais juste de constater que les enfants sont instruits et qu’ils ont progressé. En gros de constater que les parents n’ont pas raconté des bobards lors des deux étapes précédentes.

La famille, tout comme l’école, a la totale liberté pédagogique. Elle n’a que deux obligations : de fournir les moyens d’accéder au socle commun – il n’y a, comme à l’école, aucune obligation de résultat – et la progression des enfants d’un an sur l’autre. C’est bien normal : imaginez un enfant en situation de handicap ; il n’atteindra jamais ce fameux socle commun, dans certains de ses aspects, pourtant ses parents l’instruisent. C’est donc les moyens et la progression qui sont obligatoires.

À l’issue du contrôle, l’équipe d’inspection doit faire un rapide débriefe et donner ses conclusions provisoires.

Dans les trois mois max, la famille doit recevoir un bilan détaillé (un tableau qui a été rédigé souvent pendant le contrôle, et qui répond lui aussi à un cadre beaucoup trop détaillé pour être honnête) qui conclue à un avis positif ou négatif, confirmé par la direction des services départementaux de l’éducation nationale (DSDEN).

En cas d’avis négatif, la famille est recontrôlée un mois plus tard. Et si c’est toujours la Bérézina, alors les enfants doivent filer à l’école sous deux semaines. Un cas de figure qui, sous le régime déclaratif, n’avait lieu que dans 2 pourcents des cas. 98 % d’avis positifs : un chiffre qui devrait faire pâlir d’envie n’importe quel système éducatif, n’est-ce pas ?

Ça c’est la théorie donc. Dans la pratique, en 6 contrôles, nous n’avons eu « la chance » de voir tout se dérouler comme « en théorie » une seule petite fois. C’était un « second premier contrôle », pour notre cadette justement, réalisé suite à un contrôle tellement invraisemblable que même la DSDEN ne pouvait pas laisser passer (c’est vous dire si c’était lunaire). Le gars1 avait un peu la pression, et puis pas de vagues n’est-ce pas.

C’est ballot, parce que ce premier contrôle atroce, c’était le premier de ma cadette. Elle avait trois ans et deux semaines, elle venait d’entrer sérieusement dans la lecture, elle comptait jusqu’à 100 (grâce à une méthode fondée sur le chocolat2), c’était supposé être du tout cuit. On n’est jamais au bout de nos surprises avec l’éducation nationale.

Donc voilà, elle est un brin angoissée d’être encore dans une situation qui ressemble de près ou de loin à un contrôle. Elle n’est pas bête, elle sait bien que toute cette histoire a commencé comme ça. À 6 ans, être sous la loupe d’adultes inconnus, et trop consciente des enjeux, c’est humain à quel moment ?

Stop. Je recadre. Je lui redis que ce n’est pas un contrôle, que je suis là, que je l’aime, qu’elle peut parler en confiance. Ses petites épaules se relâchent un peu. Elle finit par répondre, elle sourit, même si je sais qu’elle n’est pas sereine. Ça tombe bien, moi non plus (moi en plus je suis en colère permanente depuis des mois, c’est devenu une seconde nature). Elle dit qu’on est « cool ». D’ailleurs tout est « cool », les jeux pour faire des maths, ses livres, l’idée de commencer le centre de loisirs l’année prochaine. Elle amuse l’éduc et la conseillère, je le vois bien (et comme je les comprends, mais je ne suis pas payée pour être objective).

Sa sœur passe avec mon mari, en 2e. Elle est beaucoup plus combative. Elle est plus grande, elle est prête à donner le change, à défendre notre mode de vie, à nous défendre nous. Aucun enfant de 10 ans ne devrait avoir à faire ça. Mais elle a confiance, elle sait qu’elle a le droit, qu’elle est légitime, instruite et libre, que sa parole compte. Mais il y a problème.

C’est l’éducateur qui m’en parle dans le couloir, à la fin. Quand les masques tombent un peu, se soulèvent légèrement. Tous les lundis sans exceptions, nous allons à la piscine, et après on fait un plateau ciné en VO, en mangeant des pâtes. L’éducateur lui a demandé si elles étaient parfois à la Bolognaise. Elle a répondu que non, parce qu’on ne voulait pas en faire. Et ça la chagrine, parce qu’elle aime beaucoup la Bolognaise. Autant vous dire qu’elle l’a eu, sa Bolognaise, le lundi suivant.


1 Bon, après il s’est avéré que ce modèle de professionnalisme était un harceleur éhonté. Quand ça veut pas…

2 Pour un enfant brillant en math, prenez 4 calendriers de l’Avent de 25 jours, à compléter vous-même. Étiquetez chaque case de 1 à 100, en respectant un code couleur précis pour ce qui est des dizaines et des unités, dans la plus pure tradition scolaire. Garnissez chaque case d’un chocolat. Vous avez conçu un magnifique calendrier de l’Après ! Chaque jour, ouvrez une nouvelle case, en complétant ce moment par une manipulation du matériel pédagogique de votre choix (cube de 1000, banque Montessori, table de Seguin…) et votre enfant sera le futur Cédric Villani.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *