Il fait beau. Je sais que c’est vraiment inélégant de commencer un texte par des considérations météorologiques, je sens encore le regard pesant de ma prof de SR Typo par-dessus mon épaule.
Si je dis qu’il fait beau, c’est que c’est assez déroutant de constater que le monde tourne encore, que le soleil semble ignorer qu’ici-bas, c’est le gros n’importe quoi.
Macron vient de dissoudre l’Assemblée Nationale. Il y a rien qui va. Déjà on apprend la victoire du RN alors qu’on vient de commémorer les 80 ans du débarquement, puis ça.
Moralité : j’avais rendez-vous avec le maire, qui se présente à ces législatives anticipées de l’espace (on a besoin qu’un législateur se penche un peu sur notre cas vous voyez ?) Mais j’ai fini par avoir rendez-vous avec le nouveau maire, puisque l’ancien a été effectivement élu député. Ce qui ne sert à rien puisque nos petites affaires ne concernent pas l’édile local. Mais au final il a dû en toucher deux mots à son prédécesseur, puisque nous voilà, avec une autre mère instructrice, qui a décroché ce nouveau rendez-vous, sous un grand parasol de la terrasse d’un café, pour défendre notre bout de gras auprès de l’ancien maire et donc nouveau député.
Donc, il fait… beau !?
Sa tasse de café devant lui, une collaboratrice à ses côtés, il écoute vaguement, et fini par lâcher quelque chose comme : « oui enfin vous savez, moi, fils d’agriculteur, je dois tout à l’école. L’école à la maison, je suis contre ».
Tout est à refaire. Une nouvelle assemblée, et tout est à recommencer.
Tout le travail de pédagogie, d’explication.
Déjà, on dit « instruction en famille ».
On ne fait pas l’école à la maison : il faudrait « faire l’école » et être « à la maison ».
« Maman » n’est pas « la maîtresse », nos enfants ne sont les élèves de personne.
Et la sociabilité. La fameuse SOCIABILITAY.
Je vais être provoc’ :
En quoi foutre 20 à 30 gamins, du même âge et du même milieu social ou presque (puisque vivant dans le même quartier), en activités encadrées, la plupart du temps en silence et dans une salle, va les amener à devenir des personnes à la sociabilité fonctionnelle. Dans quel contexte du vrai monde des êtres humains sont mis dans cette situation ? À part le milieu carcéral je veux dire (oui, c’est très mauvais esprit).
Les récrés ? En primaire, elles durent 15 à 20 minutes par demi-journée. Si l’enfant ne mange pas à la cantine, ce qui serait le cas de mes enfants, ça représente donc moins d’une heure par jour d’activités non encadrées.
Ce n’est pas parce que tout le monde le vit, que ça fait des personnes sociables. Où il va falloir m’expliquer le million de cas de harcèlement (le problème n’est pas simplement dans la relation harceleur-harcelé, mais aussi que tout le monde en est témoin, impuissant ou pire, indifférent) ou les violences exercées par l’équipe éducative elle-même.
Je ne dis pas que ça se passe de façon aussi dramatique pour tout le monde, loin s’en faut. Je dis que ce n’est pas ce qui rend sociable. Et que l’école n’est, manifestement, pas le seul moyen possible de devenir « sociable » (mais peut, au contraire, rendre très dysfonctionnel).
Alors on ressert notre soupe, encore et encore. On explique, on raconte, la même chose, pour la millième fois. On ne le convainc pas.
Quelques jours plus tard, direction l’Orne, au milieu de totalement nulle part (j’ai grandi là, je m’y connais en nulle part) pour rencontrer le député qui m’a payé mes premiers salaires. Il était maire, il était de droite, je ne l’étais pas.
Parce qu’il y a ce truc qui me fout hors de moi : la gauche se fout de notre gueule. C’est à mi-chemin entre l’indifférence polie et la haine totale. Les enfants, c’est à l’école, point barre, c’est tout le monde pareil. À croire que la gauche sera jacobine ou ne sera pas. Et donc par qui on est défendu ? Par la droite. Pire, par le RN. Et ça, c’est révoltant, pour moi, la gôchiasse finie, journalope indécrottable. Visiblement, parmi les valeurs liberté, égalité, fraternité, la gauche a un peu zappé que dans « liberté », il était surtout question d’émancipation, et pas seulement la liberté des riches de contrôler la vie des pas riches.
Donc on se retrouve dans la salle de la jolie mairie de Nulle-Part, avec un député en retard (on ne change pas, disait le poète), et une pièce pleine de darons au bout du roul’. Qui avec les services sociaux au popotin, qui avec des contrôles abusifs. Là encore, on raconte nos déboires, le discours est rodé, voire usé.
Le député est vraiment surpris quand je lui dis que son confrère, le nôtre de député, est « contre l’école à la maison ». Il le décrit comme un défenseur des libertés. Peut-être, mais pas la mienne et celle de mes gamins manifestement.
Pour notre interlocuteur, la victoire ne viendra pas du côté du législateur, le parlement est trop instable (ne parlons même pas du gouvernement). Elle ne viendra pas non plus du côté de la justice, qui ne fait que suivre la loi. De mon expérience, elle ne va pas non plus venir de la presse.
D’où va-t-elle venir alors, lui fait-on remarquer. Pas de réponse (enfin si un truc à base de langue de bois, mais sans Claude Nougaro, nous allons de déception en déception).
J’ai envie de lui balancer des saletés. Sur le thème : à quoi vous servez, pourquoi on vous paye un salaire (cher, beaucoup plus que ce que tu me payais, alors que j’avais la responsabilité de 12 mômes 11 h par jour, dont le tiens !) si tout ce que vous pouvez nous répondre, c’est qu’il n’y a pas de solution, surtout pas grâce à vous, pour un problème simple, alors qu’on ne fait de mal à personne et que c’est vous tous qui nous avez mis dans cette situation, qui l’avez voté cette loi.
Mais je ne dis rien. Parce qu’on est heureux d’avoir eu du répondant en face, pour une fois, une réponse, un signe, n’importe quoi (c’est une exception, j’ai l’impression d’avoir contacté tout l’hémicycle). Heureux, mais pas plus avancés. Et toujours dans une mouise épique.
