Chapitre 3 – On gagne ensemble, on perd ensemble

On dit que j’ai une bonne plume. Juste une unique plume, c’est vous dire si je suis un drôle d’oiseau.

Je suis également une sacrée tête de pioche, surtout en ce qui concerne l’Éducation Nationale, dont je connais les rouages graisseux (même si j’aurais préféré éviter).

Bref : le CV idéal pour devenir secrétaire officielle de mes petits camarades de galère, les autres familles ief.

« ief » pour les profanes, c’est le vrai nom de « l’école à la maison ». Parce que pour faire l’école à la maison, il faudrait faire l’école et être à la maison. C’est déjà trop me demander. Donc, « ief » c’est pour « instruction en famille ». C’est nettement plus réaliste déjà.

Il y a des enfants ief, des familles ief… et leur seul vrai point commun : ils instruisent des enfants, et ont un certain goût pour s’attirer des emmerdes.

J’imagine bien que, vu de loin, l’idée que ce soit leurs « seuls points communs », c’est déjà sujet à caution.

Parce que dans la tête des gens, les iefeurs réussissent l’exploit d’être à la fois :

Des MST (Mocassin-Serre-Tête enfin ! Qu’est-ce que tu es allé·e t’imaginer !) avec une salle d’étude digne des Choristes où s’entassent leurs 12 enfants aux tenues identiques.

Des zadistes yourtes-toilettes-sèches-terre-battue, avec des enfants non-genrés et non-vaccinés, qui roulent parmi les poules, et mangent des orties, coupés du monde, sans savoir ni lire ni écrire.

Des bourgeois des beaux quartiers qui traînent leur petit génie de musée en conservatoire, en passant par les cours particuliers de sciences, d’informatique, de mandarin et de natation. Tout est fait pour stimuler ce pauvre singe savant qui passe à côté de son enfance.

Des mamounes d’internet, dont le môme à des troubles définis par plus de lettres que n’en compte l’alphabet, qui trouvent une existence sociale à travers cette image « oui, mais nous c’est pas pareil, le petit à des besoins particuliers »…

Tout ça À LA FOIS. C’est plus des clichés, c’est les Rencontres d’Arles.

Donc pour faire simple : tu ne sais rien, Jean Neige.

Et c’est normal : d’abord on est peu. Vraiment peu.

L’éducation nationale fait tout pour qu’on n’ait aucun chiffre clair (déjà ça devrait mettre la puce à l’oreille, quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup, comme on dit dans le métier). Mais au max de la hype, à la rentrée 2021, on devait être 60 000, peut-être 70 000. En France, il a 12 millions d’élèves de 3 à 16 ans. Donc 0,5 % des enfants sont ief, au maximum du maximum.

Et en plus, il n’y a pas d’homogénéité dans ce groupe social.

On s’est donc retrouvé camarade de galère avec :

  • Des familles nombreuses
  • des familles monoparentales
  • des mariés
  • des séparés
  • des racisés
  • des handis
  • des valides
  • des diplômés
  • des bac-10
  • des voyageurs
  • des sédentaires
  • des « école à la maison »
  • des « unschoolers »
  • des parents sans activités professionnelles rémunérées
  • des artistes
  • des scientifiques
  • des ouvriers
  • des agriculteurs
  • des pros de santé
  • des bricoleurs
  • …

Les enfants jouent, s’ennuient, lisent, apprennent, cuisinent, jardinent, écrivent, râlent…

Il y a autant d’ief que de famille ief.

Et comment je le sais ? Parce qu’il est 23 h, que je suis dans mon sac de couchage, dans une tente au milieu de la Bretagne, par 5 °C, et que je viens de recevoir, tant bien que mal, un nouveau dossier à relire, sur mon minuscule écran, pendant que tout le monde dort. Que j’en ai déjà relu des piles entières.

Pourquoi je m’inflige ça (pas la Bretagne, ça c’est pour un stage de lyre armoricaine, suivi par ma progéniture, je l’ai bien cherché) : parce qu’on n’a pas le choix. Si on réussit à prouver l’absurdité de l’exercice, si miraculeusement la loi change grâce à une quantité de jurisprudence dans notre sens, grâce à des dossiers bien construits, si on communique bien, si on est assez solides et solidaires pour que l’Éducation Nationale arrête de nous les briser… Ça va finir par s’arrêter. On gagne ensemble, on perd ensemble.


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